Saint-Médard pendant la Grande Guerre - son histoire racontée dans un livreSaint-Médard-en-Jalles avec vous : Comment est née l’idée de ce livre ? Est-ce qu’il y avait une attente autour de cette page de l’histoire de la ville ?

Arlette Capdepuy : Oui, cela vient d’une attente. Nous avions fait une exposition il y a deux ans sur le camp de Caupian. Donc, nous avions déjà abordé le thème de la guerre de 1914. C’est une exposition qui avait eu lieu à la salle d’exposition du Carré des Jalles. Assez nombreux, les visiteurs nous ont demandé pourquoi nous n’en ferions pas un ouvrage, pourquoi est-ce que nous ne mettrions pas tout ce qu’il y avait dans l’exposition par écrit. C’est donc une demande des gens qui sont venus voir l’exposition, ce ne sont pas simplement nos adhérents. 

Comment l’association a réalisé ce livre ? Qui s’est occupé des recherches ?

Il se trouve que je suis une ancienne professeure d’histoire du lycée du Taillan et je suis aussi chercheure. J’ai donc l’habitude d’aller aux archives départementales, aux archives nationales à Paris et de couvrir toutes les archives dont j’ai besoin. 

Combien de temps avez-vous mis pour rassembler toute cette matière ?

C’est un travail de recherches sur deux années.  Mais, je suis aidée dans l’association par des anciens, en particulier M. Daix, qui est très documenté et qui s’est toujours intéressé à l’histoire de la commune. Il a beaucoup de documentations, de cartes postales. L’iconographie m’a donc été fournie en partie par M. Daix qui est dans l’association depuis sa création. Il a une mémoire et il connait les familles car nous nous appuyons aussi sur l’histoire des familles. Pour tout ce qui est militaire, c’est un autre adhérent qui s’est chargé des recherches, sur les archives de l’Etat, de la Défense nationale de Vincennes. Et bien entendu, nous avons travaillé sur le registre d’état-civil, en particulier sur le registre de décès, qui se trouve aux archives de la commune. 

Comment décririez-vous ce livre ? A quoi s’attendre à sa lecture ?

Dans le premier chapitre, il y a un petit rappel de la vie de la commune au début du XXème siècle. Je crois que beaucoup de gens ne réalisent pas que Saint-Médard était une petite commune rurale de 3000 habitants qui vivait de l’élevage, de culture de pins, de la blanchisserie grâce à la Jalle pour les femmes et avec La Poudrerie. Poudrerie qui datait de Louis XIV. Beaucoup d’habitants de Saint-Médard travaillaient à la Poudrerie. La guerre de 14-18 a bouleversé, comme partout en France, la vie des gens. 

En quoi cela a bouleversé leur vie ? Racontez-nous…

Pour moi, il y a deux choses. Il n’y a pas une famille qui n’a pas été touchée par la Grande Guerre et certaines ont vraiment été terriblement touchées, elles ont perdu leur fils. Quelques familles ont perdu deux fils ou le fils unique, qui était le soutien de famille. Les familles ont été touchées par les pertes. 

Mais, c’est aussi la vie de la commune qui a été touchée. Je dirais, sur le plan économique. La Poudrerie a connu une période de production de poudre très importante. Elle a embauché tous les hommes de Saint-Médard qui étaient encore là mais, surtout, dans toutes les communes et les départements voisins. La population ouvrière de la Poudrerie est passée de quelques centaines à  15 000 personnes. C’est énorme. Ces gens, il a fallu les loger, donc la Municipalité a construit des baraques en bois. Il y avait le tramway à cette époque. Les gens venaient par tramway de toutes les communes. Et la Poudrerie a embauché les femmes ! C’est aussi un vecteur qui a conduit un peu au féminisme. Il y a eu une grève des ouvrières de la Poudrerie en 1917. C’est pour ça que je dis que la vie de la commune a été complètement bouleversée. 

Et puis, lorsqu’on n’a plus trouvé d’ouvriers parmi les hommes et les femmes, le Ministère de la Guerre a fait venir des ouvriers des colonies. Donc, nous avons eu des ouvriers indochinois, maghrébins et d’Afrique noire. Il ne faut pas les confondre avec les tirailleurs qui étaient mobilisés pour la guerre. Il y a eu des ouvriers qui venaient des colonies et qui étaient eux aussi logés dans des camps à Saint-Médard. La population de Saint-Médard a pu quand même vivre avec les petits lopins de terre qu’ils avaient et ils continuaient à faire la blanchisserie, le maraîchage et à vendre sur Bordeaux.  

Il y a eu une transformation de l’économie et une formidable ouverture d’esprit pour l’ensemble de la population. Je vous ai déjà parlé des femmes qui ont travaillé à la Poudrerie. Mais, il ne faut pas oublier que les Américains sont arrivés en 1917, ce qui [représente] une autre ouverture. Ils circulaient en ville, ils ont été reçus dans des familles. D’après ce que j’ai lu et vu comme photos, les soldats américains ont été bien accueillis. Ils dépensaient quand même leur solde aussi, économiquement, c’était important. Et c’est une ouverture d’esprit, une ouverture sur le monde. 

Le livre nous emmène aussi après la guerre, jusqu’à la pandémie de grippe en 1918…

Oui. Cette grippe, ce sont les Américains qui l’ont apportée. On l’appelle grippe espagnole mais pour les historiens, cela fait toujours sourire. On a des photos de soldats américains au Kansas qui ont contribué aussi à répandre la pandémie. Elle s’est répandue extrêmement vite parce qu’on n’avait pas du tout les mêmes moyens qu’aujourd’hui pour contraindre les gens à prendre des précautions. En 1918, deux bateaux de tirailleurs sont arrivés de Dakar et il y a une cinquantaine de tirailleurs qui sont morts dans les camps de Caupian. 

C’est une partie de l’histoire de Saint-Médard qui est extraordinaire, on peut apprendre beaucoup de choses. Les gens savaient lire : l’école de Jules Ferry, c’est 1880. On achetait des journaux et on pouvait les lire même si on ne les achetait pas - cela restait cher un journal à l’époque – car il y avait beaucoup de cafés. Les anciens qui restaient là pouvaient donc les lire. Il ne faut pas oublier que, du point de vue économique, les femmes ont pris à bras le corps la culture et le maraîchage que faisaient les hommes. C’est elles qui ont cultivé.

C’est un livre qui permet aussi de découvrir beaucoup de photos et de documentations.

Il y a des fiches militaires, car cela avait beaucoup intéressé les familles. Ce sont les fiches militaires que nous avons eues sur les archives. Il y a exactement le grade, les citations quand il y en a, les lieux d’affectation, à quel régiment chaque soldat de Saint-Médard appartenait et, surtout, où le soldat a été tué, pour ceux qui sont morts, ou disparus dans les combats. Il y en a un aussi qui a disparu en mer et c’est le seul témoignage de la guerre sous-marine que livraient les Allemands aux bateaux britanniques et français dans la Méditerranée ou dans l’Atlantique. 

Le livre se décompose année par année sauf au début [où] j’ai rassemblé août 1914 et 1915. A la fin de chaque chapitre, j’ai donc incorporé les fiches militaires de ceux qui sont morts. Il y a aussi des photos qui sont des reproductions de cartes postales, de photos personnelles ou d’objets que des habitants nous avaient prêtés pour l’exposition. Il y a aussi quelque chose de très touchant. Ce sont les cartes postales d’un jeune soldat de Saint-Médard qui a été fait prisonnier et qui est mort en camp dans le nord de l’Allemagne. Nous avons mis en reproduction une carte postale qui est touchante, car c’est celle du 25 décembre 1916 et il est décédé en juin 1917. C’est une carte postale adressée à son père, qui habitait Gajac. 

 

Saint-Médard-en-Jalles et la Grande Guerre 1914-1918 est disponible au prix de 12 euros auprès des membres du bureau de l’association Le Patrimoine mais aussi à la librairie L’Italique (Corbiac), au tabac-presse L’Editorial (centre-ville) et au tabac-presse d’Hastignan.

Propos recueillis pour le magazine municipal de mars 2021.