« C’est important d’encourager ceux qui font avancer le reste du monde »

Grégoire DelacourtVille de Saint-Médard-en-Jalles : Vous êtes le parrain de la nouvelle manifestation culturelle des Médiathèques, intitulée « Dégustations littéraires, cheminer ensemble ». Pourquoi avoir accepté cette invitation ? 

Pour quatre raisons… Le mot « dégustation », le mot « littéraire », Saint-Médard-en-Jalles et Véronique Morel-Muraour*. L’intitulé est beau, il met en appétit et on a envie de cela : que la littérature soit appétissante et, le tout arrosé de bon vin, ce n’est pas désagréable. A chaque fois que je suis allé à Bordeaux pour mes livres, j’en ai toujours gardé un très beau souvenir de qualité d’accueil et de lecteurs. Et puis, avec Véronique, nous cheminons ensemble depuis longtemps et je lui fais toute confiance, notamment dans ses audaces.

 

Ses audaces… C’est-à-dire ?

Notamment celle de participer à lancer une nouvelle manifestation littéraire à une période où tout est dur, où l’on vous dit toujours « non ». Et puis, elle, elle ose, elle créé quelque chose. Elle a envie de lancer des choses et elle sait qu’elle peut compter sur moi. C’est important d’encourager les gens qui font avancer le reste du monde.  

 

Et justement, cette première rencontre, cette première « Dégustation littéraire », comment s’est-elle passée ?

Fort bien, fort bien. Le vin était délicieux, le public adorable. Le lieu était très sympathique et c’était très étonnant et très émouvant pour moi qu’il y ait autant de bienveillance, de monde, de qualité d’écoute sur un sujet aussi difficile que celui de mon livre. 

 

Votre livre L’enfant réparé est un récit puissant, immensément personnel, où vous dévoilez votre passé, votre parcours et, avec beaucoup de pudeur, votre enfance saccagée. Lorsque vous le livrez au public, vous dîtes que les contacts sont très forts. Est-ce que vous avez l’impression de vous dévoiler à chaque fois différemment ? 

Oui, sans doute. C’est différent en fonction du lieu, en fonction du nombre de personnes présentes. C’est vrai que si nous sommes 15 dans une petite librairie, ce n’est pas pareil que lorsque nous sommes 200. Il n’y a pas la même vibration. Mais, l’intimité, la fraternité, j’ai envie de dire, est la même. Il y a quelque chose de très fort, de très intime, qui se réveille aussi chez les lecteurs. Cela renvoie en chacun à des choses non guéries. Et ce n’est pas forcément des histoires sombres ou des abus sexuels. Cela peut être des bousculades dans des cours de récré, des injures, des petites douleurs d’enfance qui sont sédimentées en nous et qu’on n’a peut-être pas toujours évacuées, qui n’amputent pas une vie mais qui sont quand même là et qui tracassent. Je crois que, au-delà de ce que j’appelle exprès un peu par provocation mon « fait divers » à moi, cela touche les autres. Cela touche l’enfance de chacun, cela touche les irréparés de chacun. C’est ça qui est beau et que je sens dans chaque rencontre, c’est qu’on est réunis autour de chagrins communs qu’on essaie de dépasser en grandissant. Et c’est pour cela que je parle de fraternité. A chaque fois qu’il y a une rencontre, il y a entre une et X personnes – cela dépend du nombre de gens qui sont là – qui viennent me voir à l’issue de la rencontre et qui me disent qu’elles aussi ont eu à souffrir d’une chose comparable, qu’elles n’en parlaient pas, qu’elles n’osaient pas et que, maintenant, elles se sentent allégées et, en tout cas, qu’elles ne se sentent plus seules. Ça, c’est incroyable. Alors que moi je me sentais immensément seul. 

 

Ne manquez pas la prochaine Dégustation littéraire, avec Daniel Picouly, le 10 février à 20h, à la Médiathèque (sur réservation au 05 57 93 18 50)

 

Ces deux dernières années, il y a eu une certaine libération de la parole qui a eu lieu, à travers la société et aussi à travers des romans…

Je ne sais pas si c’est dans les deux dernières années. Je crois que c’est quelque chose qui couve depuis longtemps. J’ai écrit Mon père il y a trois ans, qui parlait déjà de ce sujet. C’est un roman mais il en parlait de façon très forte et brutale. Et c’est un sujet qui, il est vrai, ne fait pas toujours envie aux gens et je peux le comprendre. Il y a surtout eu aussi des affaires qui sont sorties, que ce soient des affaires de communauté ou privées.

C’est vrai que ces affaires médiatisées drainent et réveillent des choses. Mais, je crois qu’il y a beaucoup, et depuis longtemps, des paroles qui essaient de s’insinuer comme ça dans la vie et qui ne franchissent pas l’écoute des autres. Charlotte Pudlowski, qui avait créé son podcast Ou peut-être une nuit qui donnait la parole aux victimes d’inceste, me racontait que, en l’absence de ces affaires, cela n’intéressait pas trop les journalistes ou les journaux télévisés d’en parler parce que « bon, on ne va pas embêter les gens avec ça ». Voilà ce qui lui était dit. Et quand il y a eu La Familia Grande de Camille Kouchner, alors là, tout le monde voulait en parler car cela mettait en scène des gens connus. C’est dommage qu’il faille des gens connus pour que les « sans parole » puissent être un peu considérés, même pas encore entendus. Mais, cela fait partie du monde dans lequel on est. Donc, oui, il y a eu ces affaires médiatisées qui fait qu’on en parle un peu plus. En tout cas, on l’entend un peu plus. 

 

Tout à l’heure, vous parliez de fraternité. Dans L’enfant réparé, vous racontez qu’après la sortie de Mon père, vous avez reçu une lettre d’un lecteur qui vous a fait vous dire : « j’étais désormais d’une famille ». Avez-vous eu alors le sentiment de ne plus être seul ?

Mon père qui, de mon point de vue, était encore une fiction est un livre qui m’a rendu malade physiquement et qui fut à l’origine de L’enfant réparé. Quand je l’ai écrit, j’ai effectivement reçu plusieurs courriers, dont un d’un lecteur qui me disait que je ne pouvais pas avoir écrit ça si je ne l’avais pas vécu. Ce qui m’a, vous vous en doutez, atterré. Il me remerciait. J’ai compris un peu plus tard que je faisais partie de cette famille des enfants abîmés. Je ne l’avais pas compris en écrivant le livre. Plusieurs fois, d’autres personnes m’ont dit qu’après avoir lu Mon père, elles soupçonnaient, ressentaient, savaient que j’avais moi-même été dévoré à un moment. C’est drôle car toutes me disent : « on se reconnait entre nous ». Il y a une sorte de silence qui nous lie, je ne sais pas quoi… Quelque chose de tordu qui est reconnu. Comme un lien muet entre ces victimes-là. C’est très touchant en fait. 

 

Comment avez-vous décidé de la structure de L’enfant réparé, qui raconte votre histoire mais aussi votre cheminement vers cette vérité ?

Ce livre a eu trois versions si je puis dire. Quand j’ai fini l’écriture de Mon Père, je me suis mis à écrire ce qui va être la première version de L’enfant réparé, qui était beaucoup plus colérique, urgente. Comme lorsqu’on fait beaucoup de mouvements parce que l’on se noie. Il y a une disgrâce du corps et, là, il y avait une disgrâce de l’écriture. Puis, après, j’ai changé d’éditeur, pour des raisons qui n’ont rien à voir d’ailleurs. Et je craignais un peu de donner ce texte à mon nouvel éditeur parce que c’est compliqué de naître à l’autre avec ça sur le dos. C’est toujours embêtant de se présenter à quelqu’un en disant que cela ne va pas du tout. J’avais peur de lui apparaître comme quelqu’un de souillé, d’abîmé, de cassé. Et je n’ai pas eu envie. C’est drôle mais je n’avais pas envie de m’imposer avec ça.

J’ai écrit entre-temps Un jour viendra couleur d’orange pour faire un peu connaissance, j’ai envie de dire. Cela s’est très bien passé. A l’issue de cela, j’ai réécrit L’enfant réparé mais dans un grand roman. J’ai fait un décor pour cacher l’histoire dedans, en espérant que mon éditrice la voit, mais pas trop quand même. Mais, évidemment, futée comme elle est, elle a vu tout de suite. Elle m’a dit : « j’ai vu l’histoire, je l’ai vue… C’est celle-là qu’on va raconter ». Elle a eu une bienveillance, une qualité d’accueil et d’écoute de mon affaire. C’était assez génial d’être accueilli et recueilli avec une telle histoire, une telle parole puisque c’est l’un des grands problèmes de tout ce qui est inceste, abus sexuel ou viol. Parler, c’est une chose, mais à qui ? Elle m’a accueilli et j’ai pu affiner le texte qui était là et passer mon temps à en faire ce qu’on appelle un livre. C’est-à-dire dépasser mon histoire intime pour en faire quelque chose d’universel. C’est là où interviennent la magie et la grâce de la littérature et de l’art en général. Ce n’est déjà plus mon histoire, c’est celle de l’autre. Si le texte était juste une sorte de journal, de confession, de mémoire autobiographique, ça n’intéresserait personne.

Là, je pense que le livre est réussi parce qu’il a cette dimension universelle. J’ai construit le livre en mélangeant trois niveaux : la chronologie, le rapport au corps qui vient rythmer comme un refrain le texte et, enfin, le regard, la réinvention, la réinterprétation de mes précédents livres que j’ai découverts au fur et à mesure. C’est ce qui fait qu’on alterne entre le chagrin, la violence, la poésie, la pudeur et beaucoup d’humanité. Je voulais quelque chose de très humain, de très vrai et sincère et pas une notion romancée ou obscène. Ce n’est pas le lieu du livre, c’est quelque chose de très doux, quelque part. Même si c’est dur, il y a quelque chose de très doux et beau. A la fin du livre, il y a la rencontre d’un personnage qui est formidable. Tout à coup, c’est l’amour qui répare l’amour qui vous a fait du mal. C’est toujours une histoire d’amour, en fait. En écrivant, j’ai compris cela. J’ai notamment rencontré ma mère dans ce livre… 

 

Il y a aussi ce passage où vous décrivez « l’écriture violente », avec ces mots écrits suite à la catastrophe survenue au stade du Heysel en Belgique, le 29 mai 1985. Vous dîtes : « l'horreur pouvait donc s'écrire ». 

On ne nous apprend pas ça. On nous apprend toujours que les mots sont là pour faire des jolies choses. A l’école, lorsqu’on faisait une rédaction, on nous disait : « prenez votre belle plume », comme s’il fallait avoir un beau costume pour écrire, qu’il fallait écrire des jolies choses, que les mots soient polis et propres. Le drame du Heysel m’a violenté pour ça. Après, j’ai lu certains auteurs qui avaient une liberté d’écriture et qui pouvaient écrire des horreurs et, malgré tout, c’était beau. C’est ça qui est terrifiant : l’art permet d’embellir quelque chose d’atroce et c’est ce qui peut sauver aussi de quelque chose d’atroce parce qu’on peut en faire quelque chose de beau et, donc, qui parle à tout le monde. Si c’est seulement atroce, c’est insupportable et ça n’a aucun sens. La musique, la littérature, la peinture peuvent transcender l’horreur. Sinon, on ne serait pas humain, on ne supporterait rien. 

 

Lorsque vous avez commencé à écrire, est-ce que vous réalisiez déjà à l’époque le pouvoir réparateur et libérateur de l’écriture ?

J’ai écrit tard, j’ai commencé à 48 ans et j’ai publié mon premier livre trois ans après. Je savais que, dans un premier temps, c’était quelque chose de très joyeux. J’adore ça. Après, est-ce que ça libère ? Sans doute puisque le roman a quelque chose de merveilleux en ceci qu’on peut tout inventer, tout expérimenter. On peut être malade et guérir dans un livre, on peut faire revenir des gens qui sont morts. On peut tout faire. Donc, ça, ça libère de plein de choses, c’est évident. Quant au fait de savoir si cela répare, je n’en sais rien. Peut-être pas l’auteur, mais ceux qui lisent. Je sais en tout cas que si cela ne répare pas, cela permet de cesser de faire du mal, la littérature. 

 

Pourquoi avoir mis autant de temps à écrire votre premier livre ?

J’avais une vie… J’écrivais beaucoup puisque j’ai fait de la publicité pendant très longtemps. J’avais écrit des petits courts métrages. Je n’étais pas en manque de mots. Et ma vie était telle que je n’avais pas le temps d’écrire, j’avais juste le temps de vivre. Et ce n’est déjà pas mal. Et je crois que, en ce qui me concerne, pour écrire, il fallait beaucoup vivre pour nourrir les choses. Je ne crois pas que j’aurais été un bon écrivain de 20 ans. Moi, je n’avais pas ça : j’avais besoin d’une vie pour me mettre à écrire. Après, je me suis rattrapé… 

 

Si vous n’aviez pas été dans un univers de mots comme la publicité, peut-être que ce besoin d’écrire serait venu avant ?

Non, je serais mort… S’il n’y avait pas eu les mots, je serais mort. Je n’aurais pas pu manger, pas pu vivre. Je ne serais pas là. Si je n’avais pas eu ça, je ne sais pas où je serais. Mais, je ne serai pas comme ça. A 20 ans, si je n’avais pas eu les mots pour m’en sortir, j’allais dans le mur, je crois. 

 

Donc, ça a toujours été les mots…

Oui. Oui, depuis toujours. Même dans ma famille. Même si quand mes parents se disputaient, c’était des mots qui se cassaient, c’est toujours lié à la parole et au langage. Le livre que ma mère lisait, comme un livre de chevet, c’était Les mots pour le dire de Marie Cardinal. Cela dit des choses quand même. J’ai vécu avec ce livre sous les yeux. Le titre de ce livre mystérieux, un titre incroyable. Et donc je savais qu’un jour, il y aurait quelque chose, que les mots servaient à quelque chose. 

 

Est-ce que vous reviendrez à Saint-Médard-en-Jalles en votre qualité de parrain ?

Si on m’invite, je reviendrais avec très grand plaisir, pour présenter un autre auteur ou pour un autre sujet. Il y avait une vraie qualité de rencontre et il y avait vraiment beaucoup de monde. Et c’est rare d’avoir ces qualités-là. Les gens ont pu parler, ils ont dit des choses très belles aussi. C’était bien et il faut que ça dure et qu’il n’y en ait pas trop pour que cela reste qualitatif. On y partage des émotions, on rencontre des gens. Certaines personnes présentes ne connaissaient pas mon travail et en sont sorties emballées. C’est ça qui est bien. C’est avant tout un lieu de rencontre, un lieu où l’on se donne le temps de prendre le risque de découvrir quelqu’un ou quelque chose de bien. C’est comme lorsqu’on ouvre un vin, on prend toujours le risque qu’il soit décevant, que le nez soit moins élégant qu’on le pensait ou qu’il soit plus doux. C’est pareil : il faut ouvrir les bouteilles et les livres de la même manière, avec appétit et curiosité. 

 

* Enseignante en Khâgne au Lycée Montaigne de Bordeaux, Véronique Morel-Muraour anime les "Dégustations littéraires" de la Ville. Connue et reconnue dans le monde de l'édition, elle a également été à l'initiative du rendez-vous littéraire d'Arcachon "La Plage aux écrivains".

 

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